Visionnage des archives

LA CONSIGNE

On fait un visionnage collectif des images d’archives qui forment donc un corpus, et on les regarde sans le son. La consigne de départ donnée par les intervenants au moment du visionnage : après avoir regardé ces séquences filmées sans le son, il faut faire un choix de quatre images fixes, des photogrammes, sans les révéler aux autres. Ce seront les images secrètes de chacun. Sur les 45 minutes projetées, chacun doit donc avoir, à la fin, identifié et gardé en mémoire quatre images fixes et ne pas les dévoiler aux autres participants.

 

QUE FAIT-ON?

La première étape de travail consiste au visionnage de ce corpus, par tranche d’environ 1O minutes, sans le son. Il ne s’agit pas de proposer de regarder ces images dans la connaissance du contexte de leur tournage et de leur diffusion. Elles doivent dès le départ être perçues comme une matière à travailler du point de vue sensible. Elles ne doivent pas générer des obstacles : leur appropriation doit être facilitée par le fait de les découvrir comme des matériaux qui puissent résonner en chacun des participants, ici et maintenant.

Découvrir ensemble ces images, c’est une première étape de faire ensemble, dans une réception active de ces images. On demande aux participants de les regarder dans leur consistance physique, comme une matière, d’être dans l’attention de leurs caractéristiques plastiques, et déjà de pouvoir s’y projeter sans se soucier de leur contexte, de ce qu’elles veulent dire initialement. On peut juste imaginer ce qu’elles nous disent, librement, sans être dans la recherche de ce qu’elles sont censées donner comme éléments d’information.

 

L’INTÉRÊT

Le visionnage des images d’archives sans le son est une première forme de décontextualisation de cette matière, même si les jeunes n’en sont pas encore à l’étape de la manipulation de celles-ci. Dès le départ, c’est un regard émancipé de contraintes de compréhension rationnelle ou de connaissance qui est activé, avec l’enjeu de lever des freins, des peurs, des craintes. La pédagogie se veut ouverte, les participants doivent sentir qu’il n’y aura pas une interprétation ou une réponse valides mais des propositions personnelles toutes valables et recevables pour entamer ce travail de récit.

Le visionnage sans le son amène une approche plus instinctive de l’image en tant que matière (lumière, rythme, mouvement) émotions (tristesse, joie..) forme (cercle, ligne..)  qui sera plus facilement appropriable. Il est aussi question de créer un lien singulier avec ce corpus d’images collectives dès le départ du processus. Le choix de quatre images personnelles est un premier pas vers le saisissement individuel de cette matière commune.

Les artistes expliquent

«  Il y a dans la révélation de ces quatre images une dimension mémorielle qui est activée : les quatre images sont « ce qui reste »,   » ce qui résiste ». On a parfois convoqué des « trucs  » concrets, par exemple  « tu fermes les yeux et tu notes la première image qui se présente à toi », car l’image qui se présente n’est pas forcément une image agréable,  confortable pour celui qui va la noter, elle peut même être surprenante, dérangeante  « bizarre que je pense à ça , ça n’a l’air de rien »

« Les images qui remontent sont associées à des images marquantes, soit par ce qu’elles amènent de la surprise, de la découverte mais aussi  parce qu’elles provoquent des sentiments divers (peur, horreur, calme, beauté, etc.). Elles peuvent aussi de façon contradictoire amener un sentiment de quelque chose de déjà vécu, de proche ou de quelque chose qui nous manque… c’est dans ce bricolage psychologique que chacun va choisir ces images

«  Ce que l’on active ici c’est le désir de voir »

MIEUX COMPRENDRE CE QUI SE JOUE ICI

Le passage par des règles du jeu est essentiel dans la mesure où il permet de désamorcer des craintes initiales, mais aussi de très vite déclencher une appropriation de la matière, en même temps qu’une décontextualisation de l’archive. Ce fonctionnement constitue une sorte de « cérémoniel », un protocole qui enclenche des gestes créatifs plus spontanés parce que naissant d’un fonctionnement ludique et performatif.

La décontextualisation de ces archives amène une « atemporalité libératoire », qui « permet le déplacement et l’émergence d’une forme « sauvage » (parallèle avec l’art brut), une forme d’inconscience propice à la déconstruction des préjugés. »

Témoignages de l’équipe éducative PJJ

Les adolescents ont su développer une grande capacité à accepter le regard de l’adulte ; regard critique et exigeant mais toujours bienveillant. 

Nous avons été surprises de voir que les jeunes n’étaient pas déstabilisés par les images d’archives, avec une découverte sans le son, ils se sont très vite mis dans le regard, et dans les questionnements

Aucun jeune n’a refusé les règles du jeu. Le rythme de visionnage était bien adapté. Surtout, pour une fois, ils avaient le choix, on attendait quelque chose d’eux, c’était eux, et seulement eux qui devaient choisir les 4 images, on te demande ton avis.

Le jeu, le secret, c’est comme un petit cérémoniel, ça fonctionne, c’est ludique.

Et dans cette grande souplesse aussi, le choix des images, les écritures, les moments conviviaux, en même temps, on travaille l’acceptation des limites.



Les jeunes

Tous rappellent précisément le choix de quatre images qu’on leur a demandé de faire initialement. Ces quatre images, c’est leur démarrage, leur point de départ, comme un ancrage, quelque chose qui rassure et déclenche. Ces quatre images, voilà ce qui a constitué le début et tous s’y raccrochent quand on leur pose des questions sur ce qu’ils font dans ce projet.

Témoignages des artistes

 Ce temps de visionnage des images sans le son, met le  (jeune) spectateur en état de doute , de  questionnement,

                – Qu’est-ce que cette image signifie ? Que se passe-t-il ? D’où vient-elle ?

               – A  quel moment a-t-elle été filmée ? Est-ce vrai, est-ce faux ?

L’écran mental reflète alors et transforme ce que nous voyons en activant notre capacité d’imagination, de projection de nous-mêmes dans ces images. 
 
 Les participants ont fait preuve de beaucoup de concentration pendant la phase de visionnage. Malgré une proposition qui aurait pu paraître déroutante, (regarder 45 min d’images d’archives de différentes époques et origines sans son), ils ont fait confiance à l’équipe artistique. Ils ne savaient pas où cela allait les mener, mais pourtant, tous ont accepté la proposition et choisi leurs quatre images.
 
   Cette continuité de la projection dans la même matinée  et ces temps de pause qui créent des respirations,  permettent aux jeunes spectateurs de déployer leur ressenti, leur  imaginaire dans la durée, tout en prenant le temps de les identifier. Ces pauses de 5 minutes entre chaque temps de projection permettent à chacun des jeunes de laisser remonter dans leur écran mental une image sans se poser la question de la raison de la résistance mémorielle de cette image. Dans ce travail très intuitif les jeunes se prennent au jeu très vite. 

L’idée de garder secrète cette image renforce la dimension intime de chacun. Cette dimension reste protégée le temps du secret et permet à chacun de s’autoriser à se laisser habiter par ses propres émotions sans les mettre trop vite sous le regard de l’autre. C’est aussi le temps nécessaire à la mise en confiance individuelle et collective dans le groupe. 

Publicités