Avant de démarrer… travail préparatoire

Un contexte favorable à l’étape 0 relève de trois points centraux :

  • Amener la proposition auprès des participants en réfléchissant à une posture de départ cohérente vis-à-vis de la logique de l’action : ici, on assume le choix de ne pas tout révéler dès le départ, on va travailler selon un « protocole performatif », ludique, qui se fonde sur le secret, le dévoilement, la surprise…
  • Porter l’attention sur l’environnement du projet : favoriser un climat de confiance, préparer un cadre de bienveillance, réfléchir à des rituels collectifs favorisant la cohésion de groupe (faire le trajet ensemble, prévoir des repas communs, faire des sorties préparatoires, etc.)
  • Se mettre en condition et en capacité d’un déplacement, et d’abord les intervenants (professionnels encadrants et artistes), qui doivent enclencher cette dynamique d’ouverture et de mutation relationnelle possible

Voilà donc quelques précisions pour que ces trois éléments soient mis en oeuvre. 

Un groupe de professionnels qui coopèrent

Un projet ne démarre pas au jour J de sa mise en oeuvre effective. L’action elle-même s’anticipe, non seulement dans sa structuration mais aussi dans la manière de préparer ses futurs participants.

Il faut souligner un élément essentiel dans la réussite du projet: la confiance entre les partenaires opérationnels, c’est à dire entre les artistes de Lieux Fictifs et les professionnels de la PJJ, éducatrices et professeur technique. La professeur technique a ici joué un rôle clé, étant un vrai relais auprès des éducatrices pour les sensibiliser à la démarche artistique et éducative qui allait être mise en oeuvre. Les artistes intervenants et elle ont mis en place des temps de réunions avant le démarrage du projet. Ces étapes préliminaires sont absolument essentielles dans la mesure où il ne s’agit pas d’une juxtaposition d’objectifs entre d’un côté des professionnels de l’éducation et de la justice et de l’autre des artistes.

Et cet avant, cette relation, cela repose sur l’investissement des professionnels. La professeur technique référente a eu une connaissance parfaite du projet, une connaissance panoramique on peut dire, et a pu faire le relais en amont, nous expliquer concrètement comment ça allait se passer.

Et surtout, c’est une question de confiance, et à tous les niveaux, des professionnels envers les artistes, des jeunes envers les professionnels éducateurs puis des artistes, des adultes envers les jeunes. Les jeunes qui avaient confiance en nous, nous ont suivis, parce que nous avions confiance en les artistes, et dans le projet

Témoignage des éducatrices

Il a donc fallu une première phase qui consiste à comprendre la place de l’autre, ses missions, ses préoccupations et sa culture professionnelle. Dans cette connaissance mutuelle, il a fallu ensuite s’entendre avec clarté sur les désirs, volontés, ambitions de chacun. Et bien entendu, le point central était de parvenir à des croisements pertinents, tant au niveau des attendus que des compétences et connaissances de chacun. La coopération effective commence donc là:

  • apprendre à se connaître, en conscience des différences de mondes professionnels mais dans la volonté commune de croiser des préoccupations et dans une capacité assumée à faire évoluer sa pratique
  • envisager dès le départ les complémentarités dans les places de chaque professionnel et les synergies possibles.

Un groupe de participants: éléments sur les choix dans sa constitution

Dans le cadre de l’expérimentation Habiter la ville, Habiter une image, il s’agit donc d’un groupe de 15 jeunes participants (des jeunes suivis par la PJJ dans le cadre de différentes mesures – Mineurs isolés, Accueil en Urgence/Évaluation rapide, classe Passerelle, Remobilisation et PREPAS, en collaboration avec l’UCPA).

La constitution du groupe de 15 jeunes a été progressivement élaborée par le STEI selon plusieurs entrées :

– les besoins de chacun en matière d’acquisitions langagières (FLE, Lutte contre l’illettrisme, développement de compétences linguistiques, écriture sur soi, plaisir d’écrire,…). Les adolescents ne maîtrisent généralement pas les savoirs fondamentaux. Ils sont tous en échec scolaire, décrocheurs pour certains, et pour d’autres, la langue française à l’oral est en cours d’acquisition.

– les bénéfices psychosociaux à participer à un atelier d’écriture ; d’où une inscription d’un mineur pris en charge sur le foyer UEHC des Chutes sur proposition d’une jeune fille du STEI.

– les effets de la constitution d’un groupe hétérogène au niveau des âges (de 13 à 21 ans) et des parcours (difficultés d’apprentissage, troubles du comportement, placements,…).

Constituer un groupe hétérogène est un choix qui permet de créer une configuration plus proche de ce à quoi les jeunes vont se confronter dans la vie, dans la société. Or, c’est un des enjeux de ces espaces-projets: ils constituent des sortes de laboratoires artistiques et éducatifs dans lesquels peuvent émerger des transformations sociales: rapport à l’autre, aux règles, au sens de la responsabilité, ouverture d’esprit, ouverture du regard par rapport à des schèmes de perception habituellement très formatés par les représentations médiatiques dominantes, etc. C’est un travail d’éducation citoyenne qui est engagé ici.

La mixité sous toutes ses formes, que l’on peut mettre en place dans un groupe, ouvre aussi des perspectives enrichissantes de dialogue interculturel, et donne des points de départ plus diversifiés à l’élaboration collective de récits.

Connaître les publics- Faire naître une dynamique de projet

Les éducatrices du STEI soulignent la nécessité de créer une dynamique de projet en amont du dispositif. En effet, leur connaissance élevée du public, les liens qu’elles ont su tisser tout au long des prises en charge, leur capacité à collaborer avec la professeur technique référente et les autres éducateurs en charge des mêmes adolescents impliqués dans les ateliers, ont constitué de véritables atouts pour la réussite du projet. Les éducatrices relèvent également l’importance de la présence hebdomadaire sécurisante de la professeur technique,  à partir d’un emploi du temps toujours anticipé.

« Ça ne tombe pas comme ça. D’abord, c’est tout l’avant-projet, ce sont des gamins qu’on connaissait, on a tissé une relation forte, et le projet s’est inscrit dans une continuité de la relation, dans ce groupe avec des jeunes qu’on connaissait bien. »

Une part de mystère

Les jeunes n’ont pas d’emblée tous les détails du projet artistique dans lequel ils vont être impliqués. Une part de mystère contribue à amorcer les principes des règles du jeu qui vont opérer dans le dispositif.

Deux éléments clés sont à l’œuvre dans le choix de ne pas tout dévoiler ou expliciter dès le départ.

Il faut susciter la curiosité, ce qui participe à l’adhésion au démarrage de l’action. Souvent, les professionnels encadrant des jeunes rencontrent des difficultés à mobiliser les jeunes, à leur donner l’envie de participer à un projet. Il y a bien entendu des activités obligatoires, mais le caractère « contraignant » de la participation n’est pas une solution miraculeuse. En effet, il faut dès le départ mettre en place un environnement de projet qui repose sur la confiance entre les participants, entendu tout autant comme les publics que les professionnels de l’éducation, du social, les artistes.

Comme expliqué plus haut, tous les membres du projet, chacun depuis leur place, constituent un groupe. Et ce collectif ne va pas de soi, il faut le construire. Les règles du jeu qui seront expliquées tout au long de ce jalon pédagogique, sont des leviers pour mettre en œuvre une dynamique de groupe qui favorise une expérience de coopération interculturelle.

Mais dès le départ, une décision peut se poser sur l’information donnée aux participants que l’on souhaite impliquer. Premier élément important à prendre en compte : éveiller l’envie, en laissant une part de mystère autour de l’action à venir.

Deuxième élément qui mérite aussi d’être souligné, et qui explique cette posture initiale : le processus est pensé et développé selon un principe de cheminement commun qui laisse une large place à l’imprévu et à l’appropriation des propositions par les participants. Ils doivent être pleinement acteurs du processus et ne pas recevoir les règles comme un cadre de fonctionnement qui enferme. Les consignes sont des supports permettant de prendre des appuis pour développer davantage les potentialités d’initiatives et de création. Cette logique s’inscrit aussi dans la volonté de proposer une expérience créative dans laquelle le résultat ne compte pas plus que le chemin qui y mène. Il s’agit dans l’épreuve du faire ensemble d’extraire les participants de l’obsession du résultat. Tout en les plongeant dans une dynamique de projet, avec bien entendu, l’envie progressive commune de donner naissance à une création, une œuvre, il faut qu’ils soient d’abord en conscience du parcours sans d’emblée viser la ligne d’arrivée, en oubliant de porter une attention à la qualité des étapes, du chemin collectif.

POINT CLÉ DONC : donner des éléments d’information relativement succincts aux participants, et se concentrer davantage sur l’environnement de l’action :

travailler la confiance, proposer des actions parallèles en lien, susciter la curiosité, cultiver une part de mystère.

 

Ce qu’en disent les artistes

 

Ce qui est fondamental de noter est que la relation avec les
jeunes se  joue au filtre de celle qu’ils
entretiennent avec l’institution accueillante – ses rythmes, ses qualités ou
défauts, ses contraintes- les éducateurs et profs.

Dans les ateliers le travail se joue donc – y compris le
travail de création- sur ces trois niveaux :

-avec les jeunes

-avec l’institution

-avec les éducateurs et professeurs

« Il me semble que les blocages ou déblocages que nous avons
rencontrés au cours de cet atelier viennent de notre capacité à
accueillir ou non ce déplacement vers un « hors champ » de la
création, qui déborde et nourrit le cadre stricto sensu du protocole que nous
avons fixé au départ. »

« Créer un contexte favorable de projet, c’est donc travailler la possibilité pour les professionnels encadrants de se déplacer. »

«  Ce type de projet amène chacun des protagonistes : artistes, professionnels,  encadrants mais aussi structure culturelle et institution  à se situer.  Cela oblige chacun des protagonistes à redéfinir sa place, ses objectifs. C’est à partir de cette redéfinition individuelle et collective que peut s’engager un processus de déplacement pour chacun, processus qui va aussi être mis à l’œuvre avec les jeunes participants »

Le processus de déplacement dont parlent les artistes résonne avec ce que l’équipe éducative nomme un « espace parallèle » et l’idée d’une « communauté » avec un « secret en commun ».

Ce qu’en disent les éducatrices

« Le projet Habiter la Ville habiter une image a permis de créer une espèce d’espace différent, dans lequel il n’y a pas de note, pas d’évaluation, de rapports aux magistrats, aux parents. C’est comme un espace parallèle. C’est un parcours à explorer ensemble, et qui est gratuit, dégagé des enjeux judiciaires, familiaux. C’est un espace à eux, dans lequel on leur demande plus un travail personnel.

Le projet a généré le fait qu’on a eu le sentiment partagé d’avoir un secret en commun, il a créé une sorte de communauté. »

 

 

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