Dessiner les images marquantes / Verbaliser les images / Se lancer dans le récit

LA CONSIGNE

C’est une étape qui permet aux participants de créer une relation singulière avec les images d’archives, de s’en saisir, de se les approprier, en passant par le geste et la parole qui vont s’articuler. Les artistes proposent aux participants de dessiner des images qui les ont marqués, puis d’en parler, et progressivement de raconter. La règle du jeu est de ne pas révéler dès le départ ces images que l’on dessine et dont on parle.

 

QUE FAIT-ON?

Il faut dessiner ses images marquantes, encore secrètes, pas de façon réaliste ni figurative, mais de manière à poser les traces de ce que la mémoire a gardé de ces images. L’ensemble des dessins sont ensuite posés au sol et un temps d’observation et de discussions collectives s’engage. On verbalise un ressenti, on est amené à partager des éléments sensibles de réception, perception.

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Les dessins sont ensuite accrochés au mur, et les participants doivent aussi écrire des mots, ceux qui émergent du temps de discussion. Ceux-ci sont également accrochés, avec les images, et des ensembles images et mots commencent à se former. Les jeunes en plus grande difficulté linguistique auront des termes plus descriptifs, plus rares, mais les images choisies du corpus initial restent encore des énigmes car il ne faut pas désigner mais dire ce qui relève de l’évocation. Par conséquent, les mots choisis ne sont pas centrés sur les images elles-mêmes mais sur la relation  que chacun entretient à celles-ci. C’est l’évocation qui doit s’exprimer, donc l’interaction dynamique entre l’image et l’individu, le lien singulier. On nomme l’évocation et non la reconnaissance (la description)  des images.

A la fin de cette séance, on lève le secret. Les images sélectionnées, qui sont donc des photogrammes tirés du corpus de séquences filmées, sont imprimées sur des feuilles (format A4) et placées au mur, avec les mots correspondants qui sont apparus grâce aux dessins. Les mêmes images sont imprimées en petit format pour que chaque participant les conserve aussi dans un cahier individuel.
Le processus doit veiller à conserver une grande part d’imprévisible, c’est le jeu de cette progression dans laquelle on reste ouvert en permanence, en mouvement, en déplacement. Il faut cependant que l’artiste soit sûr de ce qu’il amène, il ne peut pas mettre en danger la confiance que les jeunes lui accordent et qui s’établit dans le groupe, dans ce faire-ensemble. Il faut donc être capable d’articuler : des outils et règles de fonctionnement, ou de jeu, clairement nommés et des improbables mises en relation, qui amènent une série d’effets de surprise.

Les effets inattendus, la logique de surprise, de jeu, de frottement, sont indispensables, elles garantissent un terrain d’expérience qui agite et active les désirs de dire, de raconter, de regarder et de proposer, avec des possibilités pour les participants de s’approprier ces règles supports.

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ATELIER ÉCRITURE- Séances menées par la professeur technique (et les éducatrices) au sein du Service Territorial d’Education et d’Insertion, sans la présence des intervenants artistiques

Lors des premiers ateliers, une entrée en écriture est systématiquement proposée (Jeu Pause Photo Prose, Photolangage, ateliers d’écriture, repérage des plans cinématographiques : voir fiche écriture dans l’onglet Ressources).

L’exercice d’une expérience de mise en mots des émotions et des idées par le maniement de l’écriture, à partir d’œuvres photographiques, permet de jouer avec les mots, de dire avec ses mots puis avec un vocabulaire enrichi, d’aller vers l’intime, d’accepter le regard de l’autre, de s’engager sans trop se questionner mais aussi de rencontrer une œuvre, un auteur et d’en explorer les dimensions poétiques et esthétiques.

Ainsi, passer d’une modalité iconique (la photographie) à une modalité écrite facilite les échanges autour des images qui nous interpellent, permet la mise en mots sur les choix opérés et le partage des ressentis et des idées.
La deuxième partie de ces ateliers concerne le projet en lui-même. A partir du carnet de bord, chacun enrichit sa liste de mots et la partage au sein du groupe: constitution d’une banque de mots. (voir fiche écriture dans l’onglet Ressources)

Le professeur technique ou l’éducateur récolte les propositions, les note au tableau, propose d’autres mots, suscite la capacité d’initiative et l’implication de chacun dans les projets des autres. Le groupe construit ensemble, s’implique dans le projet d’écriture de chacun (écoute et lecture des textes écrits par d’autres, nouvelles propositions et soutien d’un adolescent vis-à-vis d’un autre adolescent sur ses textes).

A partir des premiers mots et des images, les participants commencent à écrire des textes, avec la consigne de les rassembler pour former une histoire singulière, mais pas dans l’idée de décrire les images ni de leur donner un sens logique. Elles doivent être supports d’ouverture et non être assignées à une place cloisonnée.

 

L’INTÉRÊT

Témoignages des éducatrices

Ce qui a été rassurant : un travail très clair proposé, des artistes sûrs d’eux, de leurs méthodes, avec des compétences bien claires. Nous ne nous attendions pas à ce niveau et finalement face à ce tel niveau, il y a eu cette réaction des jeunes au projet. On dit souvent il faut partir de leurs envies. Mais souvent ils n’en ont pas ou c’est de la consommation. Là on s’embarquait dans un contenu et des méthodologies pointus, mais on n’allait aussi puiser dans l’intime, et c’est un exercice finalement, sur plusieurs mois.

Ce sont des gamins qui ne sont dupes de rien, si on n’a pas les compétences, si on n’y croit pas, ils le sentent. Ils sont très sensibles sur ça. Et plus c’est ambitieux, plus ils accrochent.

Par exemple, au départ, les artistes leur ont parlé de définir l’intention. C’est quoi l’intention ? Aucun jeune n’a pas compris, on en a été surprises. Ils ont été imprégnés par le processus et au travail. Même si ça a été difficile, une véritable épreuve pour certains parce qu’ils enferment habituellement une grande part d’eux-mêmes. 

 

 

Les intervenants, tout au long du processus, ne sont ni dans le jugement ni dans une position de décideurs finaux. Ils doivent accompagner la parole en se mettant à la même place que les participants, c’est-à-dire, en faisant eux-aussi le travail de verbalisation des ressentis. Ils doivent observer toutes les interactions pour accompagner au mieux le groupe et se contenter de les nommer. Ils amènent les participants à faire naître des paroles inédites lesquelles ne relèvent pas d’un exercice de description des images mais d’une concentration sur la relation aux images et donc leur force d’évocation. On est ici dans un champ sensible, qu’il faut mettre en mots et commencer à formaliser, mais tout en restant très libre dans les modalités d’expression et dans le contenu de la parole, puisqu’elle est singulière et qu’elle s’attache à un objet singulier dynamique, une relation, une interaction.

On favorise ici aussi l’aspect ludique dans le dispositif. La mise en jeu consiste à injecter des parts de secrets et de suspense dans le déroulement du processus. Ce sont des mises en tension aussi, comme les artistes peuvent le souligner. Plus tard, lorsqu’il s’agira d’étapes de confrontation d’images, on provoquera des frottements, en collusion ou en complémentarité. Mais dès à présent, à cette étape, on crée des points d’attente, de curiosité, on travaille sur le caché puis le révélé pour que les participants se prennent au jeu, non comme une finalité mais comme dans un cheminement dans lequel l’expérience doit garder, à l’image de la vie, des parts d’indétermination.

Le terrain doit ouvrir des potentialités créatives, et pour cela, doit être un levier d’imagination. Il faut par conséquent l’agiter, la rendre possible, lui donner un espace de déploiement: en passer par des étapes secrètes et des étapes de dévoilement, c’est donc l’alimenter, et c’est aussi permettre aux participants de se dévoiler eux-mêmes, non de manière frontale, mais pris dans un mouvement progressif de découverte des autres et de déconstruction des présentations de soi qui souvent font obstacle à un renouvellement du rapport à autrui. On glisse vers une ouverture à l’autre en passant par des images que l’on choisit pour soi puis qu’on laisse devenir aux autres progressivement, elles résonnent avec la nature même de la rencontre avec les autres membres du groupe et son élaboration. La rencontre n’est pas point fixe, elle est processus. Le processus mis en place est ancré dans une volonté de production de mutation relationnelle, comme un enjeu éducatif et artistique fort. Cet aspect se réalise en grande partie dans des principes d’étapes qui sont fondamentalement des supports de rencontre.

MIEUX COMPRENDRE CE QUI SE JOUE ICI

Les artistes

La phase du dessin est très utile pour amener la parole
collective et dénouer les enjeux de pouvoir. C’est à cet endroit-là que cela
peut se jouer. C’est ici que des mots clés peuvent être posés, et que le
passage « choralité versus soliste »  peut être fait. Il peut y
avoir un vrai plaisir collectif dans ce moment-là, plaisir activé par la
surprise du jeu et de se sentir capable d’articuler images et mots et de
trouver des  « combinaisons d’histoires ». C’est ici aussi que
pour moi se joue la confiance du groupe.

Le processus de dévoilement  est extrêmement important, il est fondateur de ce qui va s’engager après dans la construction des films. Entre le moment de l’image gardée en mémoire, puis tracée sur un feuille comme une empreinte et  racontée pour progressivement se révéler aux autres, et, déjà, le processus mental qui sera engagé dans  la construction du film.

 Un film s’écrit à partir d’un imaginaire personnel qui va rencontrer l’imaginaire d’un spectateur. 

Les allers-retours entre les temps d’écriture menés avec les jeunes par les éducateurs et la professeur technique, et les temps avec les réalisateurs où  les jeunes reviennent individuellement et collectivement sur les images permettent de stimuler dans la durée le processus engagé. Cette inscription dans le temps  permet de définir progressivement les intentions, de les modifier .

« A chaque nouveau temps de rencontre, les réalisateurs écoutent la lecture des récits qui commencent à se former, ils accueillent des désirs d’histoire et les partage collectivement avec le groupe . Ce sont ces désirs d’histoire portés par les jeunes qui viennent rencontrer notre propre désir de découverte de ces histoires. C’est cette dynamique partagée de désir et de découverte qui est alors moteur dans le processus.

Cette étape  d’écriture est celle  de l’émergence des récits (fragment d’histoire, mots esseulés, récit construit) tout ces éléments deviennent des matériaux vivants. Les réalisateurs accueillent ces propositions comme autant de signes d’émotion, de symboles, d’histoires… dans le sensible, tous ces éléments trouvent leur place, leur force. A ce qui est écrit se rajoute ce qui ne peut être dit qu’oralement, ces paroles sont alors retranscrites et posées sur le mur aux côtés de ce qui s’est exprimé directement par écrit. Le fait de ne  pas figer l’écriture dans une forme pré établie libère les mots.

Les jeunes

Les participants ont considéré ces images choisies au départ comme un point d’ancrage, un élément rassurant. Sans savoir où les amenait le processus, sans avoir une idée claire de ce qu’ils allaient fabriquer, ils se sont raccrochés à ces images pour s’en servir de support. Dans un processus éducatif de création qui veut garder une part d’indétermination pour les participants, leur permettant de ne pas être figés dans la projection des résultats mais plutôt d’avancer pas à pas, il est tout de même essentiel de proposer des aspects qui rassurent, des ancrages. Dans cette méthodologie, les quatre images choisies individuellement ont aussi cette fonction.

  • Durant cette étape, le processus de création naît petit à petit. Il est important de prendre le temps pour casser les automatismes qui voudraient qu’à partir des images choisies chacun en fasse une simple description. Passer par le dessin permet de lâcher l’intellect pour aller creuser dans les ressentis, la mémoire, la trace. Qu’est-ce que l’image a imprimé en moi ? Quelle est la relation entre l’image choisie et moi ?
  • L’étape de verbalisation et d’écriture se construit autour d’un va-et-vient entre le collectif et l’individu. Chaque participant cherche à verbaliser son lien avec l’image, mais pour cela, et notamment pour les adolescents qui  maîtrisent peu la langue française, le groupe va être un véritable appui à la mise en mots. À différentes étapes d’écriture, chacun va lire à haute voix ses mots, ses phrases qui s’ajoutent au fur et à mesure au tableau, à coté de ses images. Lire à haute voix est important. Cela permet de donner à entendre ses mots au reste du groupe, de donner de l’importance à ce que l’on fait dans un cadre de bienveillance et de confiance. Ici personne ne juge. Chacun a un rapport personnel avec ses images. Il n’y a donc pas de bonne ou de mauvaise phrase. C’est pourquoi toutes les idées émises par le participant sont notées sans les hiérarchiser, et l’équipe artistique veille à réécrire les paroles du participant mot pour mot sur le tableau. La bienveillance, c’est aussi montrer qu’il n’y a pas de parole plus importante dans le groupe. Nous prenons le temps pour que chaque participant s’exprime face au groupe. C’est un moment où l’on fait vraiment groupe : participants, équipe artistique et équipe pédagogique pour faire venir les mots.

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