Créer en duos : combiner, agencer, fabriquer

LA CONSIGNE

Former des duos: complémentarité ou collusion – Faire ensemble.

À partir du travail individuel, les participants vont maintenant être réunis en binômes, constitués en fonction des orientations que prennent leurs créations. Le récit va désormais devoir se construire dans une coopération, qui met en jeu l’écoute de l’autre et la négociation. L’articulation texte et image restera encore centrale.

QUE FAIT-ON?

Les jeunes ont écrit de nouveaux textes qu’on confronte aux images sur le mur. Chaque texte est lu devant l’ensemble du groupe. Les participants peuvent eux-mêmes lire leur texte ou confier la lecture à quelqu’un. L’idée est de ne jamais provoquer des crispations.

La lecture à voix haute peut être une épreuve chargée de crainte qu’il ne faut donc pas forcer. La dynamique de groupe est aussi enrichie par le fait de s’appuyer les uns sur les autres dans ce type de possibilité de confier à l’autre quelque chose de soi. On n’impose pas donc, l’intérêt est d’abord l’expression et l’exploration d’outils de langage : on choisit des images, des mots, des sons, on les assemble, on cherche à dire, à partager, à livrer son évocation mais il ne faut surtout pas précipiter un participant dans un exercice formel qui pourrait le mettre en fragilité trop grande dans le groupe. Les jeunes sont encouragés dans l’idée que personne n’est là pour juger. Ce qui doit nécessairement être instauré dans le groupe, c’est un cadre de bienveillance. Ce n’est pas qu’une bonne intention. Dès le départ, dans l’idée de ne pas retenir une idée plutôt qu’une autre, en les hiérarchisant ou en désignant celles qui sont valables et celles qui ne le seraient pas, on établit un terrain de coopération dans lequel personne ne prend le dessus sur l’autre. Les intervenants, qui doivent eux-aussi se prêter au jeu de la prise de parole sur leur ressenti, sont également placés en quelque sorte au même endroit que les participants.

À partir de cette nouvelle confrontation entre textes et images, les participants ont été amenés à éliminer certaines images qui finalement n’avaient plus de place dans ces récits. Certains participants peuvent ne retenir qu’une seule image, d’autres les gardent toutes. Peu à peu, émergent des récits qui peuvent se rencontrer : soit ils se complètent, soit ils s’opposent et justement, leur collusion est intéressante à explorer. Mais les duos ne doivent pas se former si vite. Ils doivent apparaître comme des évidences.

Les intervenants continuent de tenir leur rôle d’accompagnants. Ils doivent être dans l’observation rigoureuse des interactions dans le groupe, et dans l’analyse de ces récits qui se fabriquent petit à petit. Ils doivent accompagner par des questions et non des directives. Que se passe-t-il avec ces images qui se mélangent ? Qu’est-ce que ces récits nous racontent quand ils sont les uns avec les autres ?

Les duos de participants se forment ensuite selon trois possibilités :

– À partir d’images identiques qui se retrouvent dans le choix de deux personnes,
– À partir d’intentions très proches qui peuvent se compléter pour mieux affirmer une volonté d’expression,
– À partir de collusions qui viennent ouvrir un nouvel espace de récit dans le fait d’être confrontées dans une opposition, créant en fait un troisième espace de récit.
Les intervenants forment donc des binômes, non parce que des participants veulent travailler ensemble par affinités personnelles mais parce que, selon ces trois possibilités, leurs récits vont se combiner pour en créer un nouveau, commun.
À partir des nouveaux assemblages entre personnes formant un binôme, on réagence le mur. Celui-ci est vraiment la matérialisation de l’espace coopératif de travail artistique. C’est l’espace commun, de partage, sur lequel deviennent visibles les étapes de fabrication.

Commence alors le travail de création de courts métrages en binôme, avec l’accompagnement permanent des intervenants. Parfois, un participant va venir soutenir un autre dans son binôme dans la formulation de mots. Chacun doit trouver sa place dans ce travail en duo et ce qu’il faut retenir, c’est que c’est un espace laboratoire de relation à l’autre. Effectivement, l’altérité se travaille dans cette manière de construire, fabriquer à deux, sans s’effacer mais en prenant en compte l’autre, et en essayant, dans les ressemblances et les divergences, de faire naître un récit commun, une langue.

Les interactions entre les images sont productrices d’espaces d’expérience nouvelle du rapport à l’autre. 
Différentes possibilités :
–      Un nouveau texte est réécrit par les participants en duos
–      Les deux textes sont confrontés et on fait un travail de choix et d’assemblage
–      Avant de se remettre en travail sur le texte, les images sont confrontées et agencées

On passe ensuite à une étape d’écriture audiovisuelle commune, en duo. On teste des assemblages de mots, d’images, de sons. Les sons peuvent être tirés d’une banque de propositions préparée par les intervenants, ou enregistrées (bruitages ou textes lus, mots simplement). Il ne s’agit pas simplement de juxtaposer mais sans cesse de redéfinir ensemble l’intention d’expression et de trouver les moyens de la mettre en forme, en sons et en images. On crée du récit en réutilisant des images d’archives, en les utilisant comme une matière malléable, en utilisant aussi des mots qui s’affinent au contact des images, en précisant petit à petit comment peuvent fonctionner tous ces éléments. On forme des combinaisons, des agencements. Ce n’est pas un procédé narratif classique, il faut installer l’idée centrale d’allers-retours entre l’image, les mots et les sons, en partant du principe qhlv 13.jpgu’on fabrique un langage dans leurs alliances.  
Apprentissages techniques :
toute cette étape se fait au banc de montage. Il y a donc un versant familiarisation à des outils numériques. Les jeunes, accompagnés par un intervenant, utilisent un logiciel de montage. L’objectif est de réaliser un véritable court métrage, œuvre qui pourra fonctionner de manière autonome ou dans un corpus de plusieurs courts métrages.
 

L’INTÉRÊT

Cette forme de construction d’écriture désamorce les craintes liées au sentiment de ne pas maîtriser une langue. On fait plonger les participants dans les rouages d’un langage ouvert, dans la mécanique même de production de sens. Et en recentrant l’attention sur le champ du sensible, de l’émotion, on enclenche une envie de s’exprimer qui contourne les obstacles liés au manque de connaissances. Le travail à partir d’archive est une des clés de ce processus pédagogique de création. Ces images sont défaites de leur ancrage historique et chacun se sent autorisé à tisser une relation avec elles sans pour autant pouvoir les situer au sens habituel, sans en avoir une connaissance traditionnelle. Considérées comme matériaux, elles se laissent approprier. Il en va de même pour les mots qu’on ne maîtrise pas. Devenus réellement matière à agencer, on cherche les plus justes, on les propose, on les partage, on teste, on élabore. Mais surtout, les participants se lancent dans une dynamique de travail de fabrication, et ils laissent de côté les peurs de départ qui les empêchent souvent de s’exprimer, enfermés dans l’idée qu’ils n’en sont pas capables.
Cette écriture ouverte permet de décloisonner des schèmes de pensée et de perception, des rigidités d’expression et de sortir de quadrillages narratifs qui façonnent une manière de se représenter le monde. Se joue donc très clairement un travail rigoureux d’éducation à l’image qui passe par le faire.
Ce travail s’engage dans un procédé de recyclage d’images d’archives, à rebours de la surproduction et la surconsommation d’images standardisées et « stantardisantes », pour permettre aux jeunes de produire eux-mêmes d’autres lectures du monde, d’autres possibilités de se situer dans celui-ci. Ils deviennent des agents actifs de production de récits et ne sont plus passifs face à des manières préconçues de nommer le réel.
Les intervenants les mettent dans une place active, une place citoyenne à laquelle ils ne sont plus dépossédés du pouvoir discursif. Ils peuvent s’exprimer et surtout créer les formes libres de leur expression. Ce n’est pas uniquement l’énoncé qui doit être rendu possible, c’est la manière d’énoncer qui est doit être travaillée dans des voies plus ouvertes, pour pouvoir construire aussi un regard critique face aux images qui inondent notre quotidien.
Le travail en binôme est une expérience de l’altérité nourrie dans un travail de coopération qui s’appuie sur un parallèle entre combinaison des images et des récits et collaboration de deux individus. La matière s’agence comme les personnes doivent le faire, c’est-à-dire, trouver un espace commun, une langue commune.
Le travail en binôme favorise l’attention, l’écoute de l’autre, la conscience de l’autre et du devoir de le prendre en compte dans ses choix. On parle ici d’une compétence transversale mise en travail dans un processus de création mais qui est complètement transposable dans d’autres champs. C’est d’ailleurs un des enjeux du dispositif que de travailler sur l’acquisition de compétences transversales, au service de la maîtrise du français mais aussi plus largement, comme levier de citoyenneté.

MIEUX COMPRENDRE CE QUI SE JOUE ICI

Les artistes

« Dans cette étape de la constitution des binômes il est très important que les rapprochements soient faits sans que le nom des jeunes soit nommé,  il s’agit de mettre en confrontation les propositions et pas les personnes.  On peut donc travailler sur des images qui peuvent s’assembler même si dans la vie réelle on n’avait pas imaginé se rapprocher de cette personne. Ce n’est plus le jeune qui décide mais ce sont ses images et ses récits qui le déterminent. »

«  Le fait de ramener chacun  des jeunes dans l’espace de la projection (celle des images, des émotions, des récits) permet de mettre à distance la relation, le jugement qu’ils pourraient avoir les uns et les  autres dans l’espace réel. Il s’agit de les amener à se rencontrer et à se découvrir dans un  autre espace : celui de l’expérience artistique qu’ils vont partager. »

Les artistes, dans le travail d’articulation entre le jeune et le groupe, et la constitution de binômes formés sur la base de préoccupations artistiques, amènent les individus à chercher, construire et trouver une place, dans l’écriture, dans le film en création, et dans ce petit groupe provisoire. Trouver une place dans l’élaboration d’un récit collectif et trouver une place dans le groupe réel de travail, cela relève d’une double fabrication, et c’est à l’image du monde.

Malgré une durée limitée, relativement courte, de ce processus, le travail se joue aussi dans l’établissement d’un climat de confiance, d’une ambiance de travail propice à l’existence d’une petite communauté provisoire indispensable à cette expérience. Des rituels doivent donc  être mis en place : repas commun, temps de discussion informelle, temps de mise en route le matin, moment d’écoute de ce que les jeunes proposent comme univers initial. Il ne s’agit pas juste d’être sympathique, chacun trouve sa place et progressivement, on remet le commun en jeu. Les moments de visionnage collectif en cours de processus, et les moments de partage d’idées, de textes, dans une avancée incertaine, sont aussi des rites indispensables dans cette activation du commun. On pose des mots sur ce que l’on visionne ensemble, on accepte le regard des autres sur son travail, on établit collectivement un respect et une importance au travail accompli. Là se lit une compétence transversale expérimentée, attachée à la reconnaissance du travail, à la considération de l’effort.

« c’est moins une réflexion qu’une pulsion qu’ils expriment
et que nous essayons d’accompagner. Une chose qui m’a marquée avec ce public :
nous travaillons davantage avec l’inconscient des participants qu’avec leur discours rationnel.
Tous les films sont faits de deux « couches »  de sens : un discours conscient porté par
les jeunes, une dimension inconsciente que nous avons à charge d’identifier et
d’accompagner, sans jamais la formuler à la place des jeunes.

L’intervenant est là pour instaurer un cadre de bienveillance et rééquilibrer si nécessaire la parole au sein du binôme afin qu’il s’agisse d’un vrai travail de création commune.
Cette étape est celle du partage, de la confrontation des idées.
En comprenant ce qu’il veut dire, l’autre binôme va pouvoir être force de proposition. C’est le faire ensemble qui est le processus de création et qui est la création même.
Parfois quand la construction de la narration bloque, il faut revenir aux images pour faire ressurgir les intentions premières : que veut dire pour toi cette image ?
Il ne faut pas chercher à illustrer l’histoire avec les images. Il faut raconter avec les images l’histoire.
Le son va aussi jouer un rôle très important. Jusqu’à présent les images étaient sans son. Aller chercher ensemble du son c’est aussi affiner ses intentions. L’idée est de ne pas prendre un son illustratif par rapport à l’image mais un son qui dit autre chose que l’image, qui vient l’enrichir, voire qui crée un autre sens, politique, poétique ou symbolique.
La plupart des participants de la PJJ ont choisi d’enregistrer leur voix pour la mettre dans le court métrage. Pour des personnes que l’on n’entend/ n’écoute pas ou peu dans la vie sociale, enregistrer sa voix est un moment important. Une fois sa voix enregistrée, on peut sur l’ordinateur la découper, la manipuler. Ici, la parole n’est plus celle que l’on corrige ou que l’on reprend, on peut jouer avec, elle devient un matériau de création. Pour des personnes qui ne parlent pas bien la langue (mineurs isolés), c’est aussi très intéressant car cela permet d’oser faire entendre sa propre voix au reste du groupe, avec toute sa fragilité (manière de prononcer les mots…) mais en l’assumant. 

Les jeunes  

Le dispositif s’appuie sur un cadre de bienveillance, dans lequel le fonctionnement repose sur le principe du respect, de la politesse, du faire ensemble, de la coopération, de l’écoute des autres. Les jeunes sont attentifs à ce climat de travail. Les rencontres, parce qu’elles se font à partir d’un travail commun, et à partir des matériaux fonctionnant comme les liants relationnels, sont au centre deHLV 1 copie.jpg ce que les jeunes retiennent de cette expérience.
La notion de plaisir pris dans le travail doit aussi être centrale. Les jeunes font remonter l’intérêt de ne pas avoir l’impression d’être dans une pédagogie classique de type scolaire. Conscients des enjeux d’apprentissage, ils nomment les éléments découverts, traversés
ou acquis, mais dans une logique de projet, et dans une dynamique d’engouement.

Les professeurs et les éducateurs

« Finalement, les jeunes se sont mélangés de manière assez naturelle, et le projet a créé de belles rencontres impossibles. (Communauté reconfigurée).

Et cette communauté, on ne disait pas on est STEI. Mais on faisait communauté au-delà des types de prises en charge habituelles et même entre adultes et jeunes, avec les artistes aussi. Un groupe. »

« Nous avons pu observer chez les jeunes une attitude positive et du plaisir à partager, à créer, à oser parler d’eux. Se livrer dans son intimité, oser parler de soi, et de surcroît dans une langue pas toujours connue ou maîtrisée, s’est opéré dans un sentiment de sécurité et de plaisir à partager ses émotions et ses rêves. Ainsi, pour la majorité des adolescents, on constate une meilleure expression de soi, une recherche de mots justes, d’un vocabulaire élaboré, une implication de qualité dans leur propre travail mais aussi dans les productions de leurs camarades. »

« Ils ont bénéficié d’un élan dynamique et ont rebondi sur leur projet d’insertion. Rapidement, les jeunes se sont responsabilisés et ont investi les lieux, le projet. »

Des détails ont permis de donner cet engagement sur la durée :

Les cahiers, surtout au départ

L’adulte garde le cahier : je suis le gardien de ton travail et je le ramène à chaque fois

Les photogrammes affichés au STEI, qui ont tapissé des mois durant la salle de réunion

Des souvenirs communs, des traces, de toutes les étapes, qui montrent l’importance du travail, on garde la mémoire.

Les mêmes adultes : continuité des intervenants