Assembler

LA CONSIGNE

Travailler les liens entre images et mots. Les participants doivent associer des images choisies avec des textes qu’ils ont écrits, parfois simplement des mots. La recherche d’articulation textes et images lance les jeunes dans l’expression en levant des craintes liées à un manque de maîtrise de la langue. L’aspect intuitif de la règle du jeu et la concentration demandée sur le lien entre le visuel et le textuel créent un déplacement. En focalisant sur ce frottement, on détourne l’attention parfois paralysante sur le fait de devoir écrire ou nommer.

QUE FAIT-ON?

En repartant des images accrochées au mur, les participants ajoutent des morceaux de textes écrits en atelier écriture. Là encore, un temps d’observation et d’expression en groupe permet à chacun de reprendre la parole parmi les autres, avec comme consigne cette fois de dire les liens qui peuvent s’établir entre les images. L’assemblage visuel passe par ces intentions de liens, de rapprochements, de confrontations. L’image devient matière et on la manipule, ce n’est pas elle qui donne le sens, c’est le participant qui la charge de l’évocation qu’elle provoque mais aussi qu’il veut lui donner. Il y a là une appropriation du pouvoir de décision, une manière de franchir une étape symbolique dans le fait d’être producteur de l’énoncé. Le pouvoir discursif est pris par ceux qui habituellement se sentent dans une fragilité à s’exprimer, à prendre la parole, à nommer. 
Progressivement, les participants doivent affiner la direction en travaillant les liens mots et images. Observation et formulation en groupe conduisent à des premières bases de récit possible. C’est un travail d’assemblage. 
Après ce travail d’agencement, les séquences filmées depuis lesquelles avaient été extraites les quatre images individuelles sont mises bout à bout et collectivement, on visionne cet ensemble d’images animées. On repasse ici dans une dimension de mouvement puisque l’idée est de créer ensuite des courts métrages. La phase de fixation d’images, de mots et d’intentions doit ensuite se prolonger dans  une dimension  vivante et temporelle, celle de l’image animée. Quelques fragments de textes sont lus pendant le visionnage, pour déjà se faire des idées possibles d’assemblage entre images et sons. Avant de terminer la séance, tout est récapitulé, les intervenants reviennent oralement sur tout ce qui a été vu pour pouvoir bien identifier le point d’avancement atteint.

ÉCRITURE- Séances menées par la professeur technique (et les éducatrices) au sein du Service Territorial d’Education et d’Insertion, sans la présence des intervenants artistiques

La première partie de l’atelier est consacrée à la découverte et l’initiation aux différents genres littéraires (roman, poésie, chanson, conte, bande dessinée, théâtre, article, journal intime, image légendée,…). À partir d’extraits de textes piochés au hasard, les adolescents recherchent le genre correspondant. Puis, chacun réécrit l’extrait pioché selon un autre genre littéraire. Il s’agit là de comprendre la portée esthétique des formes littéraires.
Puis, le professeur technique ou l’éducateur récolte les productions inter-ateliers et les ajoute sur le carnet de bord (mots-clés, impressions, phrases qui résonnent), encourage la poursuite de l’écriture, valorise les efforts et les tentatives des adolescents les plus en difficulté. En groupe, les adolescents sont invités à lire à haute voix leur production ou celle d’un camarade (dont enregistrement audio).

La professeur technique explique l’enjeu de l’atelier écriture qu’elle a conduit en articulation aux séances avec les artistes:

L’écriture pour apprendre, pour développer le plaisir d’écrire, de manier les mots, de parler de soi, de se projeter, de construire un récit autobiographique se donne pour ambition de permettre aux adolescents d’acquérir une plus grande conscience de soi, de l’autre et de son environnement, de développer des ressources personnelles, de s’affirmer, d’être plus autonomes et de se responsabiliser.

L’entrée de l’atelier d’écriture sera privilégiée en tant que pratique à plusieurs ayant pour but de faciliter l’entrée dans l’écriture, de solliciter les échanges et dont le contenu sera orienté vers l’écriture d’invention qui mêle fiction et narration.

Les ateliers suivants sont essentiellement centrés sur la poursuite de l’écriture en binôme. Les jeunes et les adultes s’accordent sur les contenus au fur et à mesure des ateliers.  Et chaque adolescent acquière progressivement une bonne connaissance des créations des autres. Aussi, ponctuer chaque atelier par des temps de retour réflexif autour de cette expérience d’atelier partagé qui se construit progressivement contribue au développement de l’intérêt et de la sensibilité de chacun vis-à-vis de l’autre mais aussi au repérage des compétences en action.

Mettre en lien les images pour construire du sens permet à chacun de découvrir qu’il est capable de créer.

Témoignage de la professeur technique

Ils ne maîtrisent généralement pas les savoirs fondamentaux et se disent « fâchés » avec l’institution scolaire. D’où les deux priorités suivantes:

Viser le développement des capacités langagières afin d’enrichir le vocabulaire et les idées et ne plus craindre le passage à l’écrit.

Passer d’une modalité imagée à une modalité langagière et inversement.

On voit se dessiner pour chacun les possibilités d’histoires. Les intentions des courts métrages commencent à naître. Pour certains, les intentions de film se font plus évidentes que pour d’autres. Mais chacun tisse les liens entre ses images et commence à construire un récit. L’équipe artistique veille à ce que le travail d’assemblage permette de dessiner une intention sans pour autant avoir une proposition trop figée.

Il est toujours fondamental à ce stade d’accompagner la dimension transgressive du protocole de travail et donc, pour les artistes, de respecter l’univers inconscient qui accompagne la mise en relation de choix d’images, directions des récits,  articulation de mots clé, etc.

 

MIEUX COMPRENDRE CE QUI SE JOUE

Selon les artistes, leur place dans ce processus réside dans une tâche très ouverte qui pourrait se définir comme une fonction d’articulation multiple, du jeune avec le groupe et du jeune avec le projet. C’est un travail de mise en lien, et aussi avec la matière archivistique, de mise en tension, car il faut provoquer des situations de réaction et de jeu avec les images et les désirs de récits. C’est aussi une mise en tension entre le singulier et le collectif.

L’artiste accompagne en faisant une forme de traduction dans la mutation d’écriture, il encourage les jeunes à sortir des archétypes dans lesquels ils se sont enfermés en favorisant l’émergence de leur parolhlv 7 copie.jpge et pas depuis une place à laquelle on les met habituellement (jeune suivi, pris en charge, apprenant). Ils ont certes une place de participant, mais les artistes en se positionnant à un autre endroit que l’équipe éducative qui les encadre aussi, les déplacent par là-même à une autre posture, plus ouverte, dans laquelle ils peuvent prendre confiance en eux-mêmes pour s’exprimer autrement.

C’est là tout l’intérêt de cette pédagogie qui, dans un travail très concret d’appropriation d’images et d’émergence progressive de récit, permet l’acquisition de compétences sociales et une meilleure maîtrise des outils d’expression et de la langue française. Pour oser parler, raconter, formuler, il faut d’abord conquérir une confiance en soi qui ici est facilitée par une dynamique d’ouverture. Celle-ci s’inscrit à rebours complet d’une recherche de la conformité. Les places assignées sont déconstruites dans le travail collectif et dans un réajustement des relations aux pairs et aux adultes, et les consignes sont davantage des règles du jeu tournées vers une diversité et une pluralité de choix et d’applications possibles. Il faut déclencher des potentialités multiples pour donner aux participants un pouvoir décisionnaire effectif et non pas illusoire ou incantatoire. Ils doivent pouvoir prendre cette autorité, balisée par le cadre d’un cheminement commun et d’une exigence continue, mais réelle, et fertile en termes d’appropriation de capacités d’initiatives et de communication.